Two Short Stories on Lebanese Sectarian Dynamics (in French, English text coming soon, I hope).

Monday, March 8, 2010 at 7:33pm


Propos recueillis le 5 mars 2010, dans les locaux de l’Université du Havre, Le Havre, à 17h50.

MN, né en 1982, grec-melkite catholique de Ras-Baalbeck, Beqaa, Liban. Doctorant en informatique à l’Université du Havre.

Les propos ci-après ont été recueillis à ma demande (insistante), après avoir les avoir entendu une première fois. C’est donc à moi que revient l’initiative de coucher cet événement sur du papier et de le partager avec le lecteur. Je traduis de l’arabe :

I. Perception de soi et d’autrui.

MN. J’étais avec des chiites dans un van allant du Hermel à Beyrouth (Hazmié plus précisément).

AS. Était-ce un van mixte ?

MN. Non, il n’y avait que des chiites, et j’étais le seul chrétien. Arrivés à Baalbeck, nous avons été pris dans un embouteillage monstre, et les chauffeurs de van étaient en train de se doubler l’un l’autre, l’un dépassant l’autre, puis l’autre prenant de l’avance, et partout à Baalbeck, les rues étaient sales. Si tu es un touriste étranger à Baalbeck, tu n’as qu’une envie, celle de partir, parce qu’il n’y a pas d’hôtels, c’est sale et l’organisation est inexistante. C’est extrêmement dommage étant donné
Au bout de quelque temps, l’un des passagers du van dit : Regarde toutes ces saletés, dans les régions chrétiennes comme Jounié, tu ne trouves pas cette saleté et ce manque d’organisation.

AS. L’a-t-il dit uniquement à son compagnon ou bien à l’attention de tout le monde ?

MN. Tout le van l’a entendu, ce qui veut dire qu’il assumait ce qu’il disait, et qu’il voulait que tout le monde l’entende.

AS. Penses-tu qu’il savait que tu étais chrétien ?

MN. Je ne pense pas, il ne pouvait pas savoir. [Je voudrais également confirmer qu’il est réellement impossible, à vue d’œil, de dire si MN est chrétien ou non] Donc, forcément, il l’a dit à l’adresse des chiites dans le van. Et personne n’a répliqué, ce qui veut dire que les autres en sont aussi persuadés, ou bien qu’ils acceptent cette idée.
Dans ce cas, l’autocritique pouvait être acceptée, parce qu’elle venait de l’intérieur de la communauté. Elle aurait été réprouvée si elle venait de l’extérieur.

II. Sur la tolérance accrue des Libanais expatriés envers les uns les autres.

MN. En France, tu acceptes davantage les musulmans qu’au Liban. Pourquoi ? Parce que, je pense, tu as moins le choix. Les Libanais à l’étranger sont moins nombreux, tu as besoin de parler avec des Libanais en France – ou ailleurs, selon là où tu te trouves. C’est comme un réflexe de minorité.
C’est un peu comme le proverbe arabe : « Mon frère et moi contre mon cousin, mon cousin et moi contre l’étranger ». Imagine que tu as un voisin dans ton village, à qui ne dis même pas le bonjour. Si tu le revois par hasard en ville, tu vas le saluer. C’est pareil à plus grande échelle : tu ne retiens que les choses partagées, comme la langue, la nourriture, l’histoire du pays, etc.

***

Je comprends très bien ce que mon interlocuteur a voulu dire. Qui de nous n’a pas vécu un tel moment ? Un sentiment immédiat de camaraderie, un lien réciproque qui se noue souvent entre les voyageurs venant d’un même pays, qui se trouvent loin de chez eux, et qui très vite partagent les mêmes observations à propos de leur différence vis-à-vis des gens locaux. Le moment qu’ils passent ensemble est extraordinaire, et leur conversation parvient à un degré profondément personnel – une intimité inhabituelle, une fraternité même.

Mais lorsque ces deux voyageurs se revoient dans leur cadre de vie habituel, il leur est difficile – à chacun – de comprendre, à nouveau, pourquoi ils avaient ressenti cette connexion profonde vis-à-vis l’un de l’autre. Cette deuxième rencontre sera fort amicale, cordiale, intéressante, mais rien de plus. Dépourvue de l’intensité et de la magie de la première fois.

Nous sommes tous victimes des effets de la relativité. La première fois, les deux voyageurs étaient des étrangers dans leur milieu ambiant, et chacun représentait pour l’autre la meilleure compagnie alternative possible. La « platitude » de la deuxième rencontre s’explique justement par le cadre « normal » et « plat » où elle a eu lieu.

C’est à travers les lentilles de la relativité que nous voyons le monde en permanence. Le caractère enchanté ou désenchanté du moment dépend entièrement des circonstances environnantes.

Ces dernières lignes sont reprises du livre de Dan Ariely, Predictably Irrational: The Hidden Forces that Shape Our Decisions, London, Harper Collins, 2009, p. 246-47.

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